Chapitre V
La Disparition

Les plus fidèles, ceux qui entretenaient le temple au sommet de la colline, le remarquèrent les premiers.

Sanaël avait toujours disparu parfois quelques jours, pour se ressourcer dans les derniers morceaux de forêt ou sur la colline où elle était descendue du ciel. Mais après la mort du Premier Gardien, ses absences devinrent plus longues, plus profondes.

Au début, les prêtresses et les gardiens du temple n'osèrent rien dire. Ils s'inquiétèrent en silence. Ils montèrent des recherches discrètes : certains partirent à l'aube fouiller les bois environnants, d'autres scrutèrent le ciel pendant des heures, d'autres encore allèrent jusqu'à la clairière de la première rencontre, espérant y trouver une trace de lumière ou une feuille encore scintillante.

Rien.

Aucune empreinte lumineuse. Aucune réponse au vent. Même les plantes autour du temple semblaient moins vigoureuses, comme en deuil.

Terrifiés à l'idée de la réaction du peuple, ils décidèrent d'un commun accord de garder le secret. Comment avouer que celle qui avait arrêté la tempête, celle qui avait apporté l'abondance, les avait finalement quittés ? La panique serait immédiate. Les offrandes cesseraient. La foi vacillerait. Et Asnaë, déjà fragilisée par la raréfaction du bois et des terres fertiles, risquait de sombrer dans le chaos.

Alors ils continuèrent à entretenir le temple comme si de rien n'était. Les feux sacrés brûlaient toujours. Les offrandes de grains, de fleurs et de miel étaient acceptées avec un sourire serein. Les cérémonies suivaient leur cours, les chants résonnaient dans la grande salle de pierre.

« Elle est en retraite, disaient-ils aux pèlerins. Elle écoute la forêt pour nous. Elle reviendra bientôt. »

Les jours passèrent. Puis les semaines. Puis les mois.

Quelques anciens du village commencèrent à murmurer, à sentir un vide étrange dans l'air. Mais les fidèles du temple redoublaient d'efforts : ils inventaient des visions, des signes, des rêves où Sanaël apparaissait. Ils apaisaient les plus curieux d'un geste doux et d'un mot rassurant.

Le secret tenait.

Asnaë continuait de vivre, portée par son élan et par l'illusion que sa Gardienne veillait encore sur elle.

Mais au fond du temple, la nuit, les plus fidèles pleuraient en silence.

Ils savaient.

Sanaël n'était plus là.

Les prêtresses et les gardiens du temple cachent la disparition de Sanaël.

Puis vinrent les premières intempéries.

Des pluies trop fortes, violentes, qui noyaient les champs en quelques heures. Les rivières sortirent de leurs lits, emportant ponts et cultures. Les récoltes pourrirent sur pied.

Pour la première fois depuis très longtemps, une foule inquiète monta jusqu'au temple au sommet de la colline. Ils portaient des offrandes plus abondantes qu'à l'ordinaire : paniers débordants de fruits, colliers de fleurs, bols de miel encore tiède. Ils prièrent, chantèrent, implorèrent Sanaël de revenir, de calmer les éléments comme elle l'avait fait autrefois.

Mais aucun écho ne répondit.

Seuls les fidèles du temple, pâles et tendus, répétaient d'une voix mal assurée :

« Elle se repose… Elle reviendra bientôt. »

Certains pèlerins repartirent rassurés. D'autres, plus perspicaces, remarquèrent les yeux rougis des prêtresses et le tremblement dans leur voix.

Les habitants d'Asnaë implorent le retour de Sanaël devant le temple.

Puis vinrent les premières famines.

Les récoltes pourrirent dans la boue ou se desséchèrent sous un soleil soudain implacable. Les greniers se vidèrent. Les ventres crièrent famine. Les enfants, autrefois rieurs, pleuraient maintenant contre leurs mères aux seins taris.

Sans Sanaël, les hommes redécouvrirent la vraie nature : sauvage, imprévisible, impitoyable.

Alors vinrent les premières divisions.

Entre quartiers riches et quartiers pauvres.

Les premiers signes de famine et de division apparaissent dans les rues d'Asnaë.

Entre ceux qui avaient encore des réserves et ceux qui n'avaient plus rien. Entre les anciennes familles et les nouveaux arrivants. Des regards autrefois bienveillants devinrent méfiants. Des mains qui s'étaient tendues pour aider se refermèrent sur les derniers sacs de grain.

Puis vinrent les conflits.

D'abord des disputes aux portes des greniers. Puis des bagarres près des rivières asséchées. Puis des expéditions armées pour aller couper du bois plus loin, quitte à empiéter sur les territoires voisins. Le sang coula sur la terre que Sanaël avait autrefois protégée.

Asnaë, la cité de l'abondance, commençait à se déchirer de l'intérieur.

Les premiers conflits éclatent aux frontières d'Asnaë pour les dernières ressources.