Chapitre IV
Le Prix de la Prospérité
Le bois continua d'être prélevé. D'abord autour du village, puis un peu plus loin, et toujours davantage. Les haches résonnaient du matin au soir. Les troncs tombaient avec un craquement lourd, presque solennel, avant d'être traînés jusqu'aux chantiers. Les charrettes grinçaient sous leur poids.
Mais personne ne semblait inquiet.
Après tout, la forêt paraissait toujours infinie. Où que l'on porte le regard, les géants verts se dressaient encore, serrés les uns contre les autres, comme une armée inépuisable.
Même Sanaël ne disait rien. Elle observait en silence, le visage impassible, mais son regard s'attardait parfois plus longtemps sur les clairières qui s'agrandissaient. Car partout où ses yeux se posaient, il restait encore des arbres. Du moins pour l'instant.
Et désormais, l'information voyageait elle aussi, plus vite que les rivières. Des voyageurs arrivaient, attirés par les récits. Des familles entières. Des tribus parfois complètes, chargées de leurs maigres biens et de leurs espoirs. Car dans la grande forêt, on racontait désormais une chose qui enflammait les imaginations.
Quelque part entre les arbres vivait un endroit où l'abondance semblait ne jamais finir.
Puis un jour, certains commencèrent à remarquer autre chose.
La forêt reculait.
Au début, personne n'y prêta réellement attention. Après tout, quelques arbres seulement avaient disparu. Des clairières un peu plus larges, rien de grave.
Puis vinrent davantage d'habitations, davantage de cultures, davantage d'enclos. Les arbres tombèrent. Encore. Puis encore. Le bruit des haches devint presque constant, mêlé au craquement sourd des géants qui s'effondraient. Le bois servait à construire des maisons plus grandes, à chauffer les foyers durant les nuits fraîches, à fabriquer outils et charrettes, à agrandir sans cesse.
Et Asnaë continuait de grandir, insatiable.
Les nouveaux habitants arrivaient plus vite qu'auparavant. Davantage d'enfants naissaient et survivaient. Davantage de tribus rejoignaient la cité naissante, attirées par les promesses d'abondance. Alors les espaces cultivés s'étendirent, toujours davantage, toujours plus loin, grignotant la lisière de la forêt.
Puis vinrent les ponts.
D'abord quelques troncs grossièrement jetés au-dessus des rivières, simples passerelles tremblantes que l'on traversait avec prudence. Puis des structures plus solides, assemblées avec art, capables de supporter le poids des charrettes lourdement chargées et des troupeaux.
Car Asnaë commençait désormais à franchir ses propres limites.
Un matin, l'un des anciens s'arrêta au milieu d'un pont récemment achevé. Le bois encore clair sentait la résine fraîche. Sous ses pieds nus coulait une rivière qu'il avait autrefois traversée à la nage, en quelques brasses puissantes. Devant lui s'étendait un quartier qu'il ne reconnaissait plus : des maisons alignées, des rues tracées, des enclos pleins de bêtes.
Des enfants couraient en riant dans des ruelles qui n'existaient pas lorsqu'il était jeune. Des fumées s'élevaient de centaines de foyers. Le bruit des marteaux et des scies résonnait sans cesse, comme un cœur qui battait de plus en plus fort.
L'ancien resta longtemps immobile, les mains posées sur la rambarde du pont. Une brise légère apportait l'odeur du bois coupé et de la terre retournée. Puis il murmura, la voix rauque :
« J'ai connu l'époque où l'on pouvait traverser tout le village avant le coucher du soleil… »
Personne ne lui répondit. Autour de lui, la plupart de ceux qu'il croisait n'étaient même pas nés à cette époque. Ils passaient en le saluant respectueusement, pressés, le regard tourné vers l'avenir.
De nouveaux quartiers apparurent. Puis de nouveaux villages. Les constructions commencèrent peu à peu à gravir la colline sacrée, celle-là même où Sanaël avait autrefois touché la terre pour la première fois.
Et un jour, au sommet, ils commencèrent à bâtir un temple.
Un temple pour celle que presque tous vénéraient désormais.
Un soir, alors que le soleil disparaissait derrière les arbres encore debout, le Premier Gardien rejoignit Sanaël au sommet de la colline. Le temple était presque achevé : ses pierres blanches brillaient sous les derniers rayons. Il resta longtemps silencieux, puis demanda d'une voix basse :
« Pourquoi construisent-ils cela ? Vous n'avez jamais demandé de temple… »
Sanaël regardait la structure grandissante, ses ailes légèrement ternies.
« Les hommes ont besoin de voir ce qu'ils aiment. Ils ont besoin de toucher, de nommer, de posséder… même ce qui ne peut être possédé. »
Le Premier Gardien fronça les sourcils.
« Et vous ? Cela ne vous dérange pas ? »
Sanaël tourna son regard vers lui. Pour la première fois, il y lut une profonde fatigue, presque une tristesse ancienne.
« Ce qui me dérange, ce n'est pas le temple… C'est ce qu'ils oublient en le construisant. »
Elle posa doucement sa main lumineuse sur l'épaule du Gardien.
« Souviens-toi : je ne suis pas venue pour être adorée. Je suis venue pour que vous appreniez à écouter la forêt. Si ce temple vous fait oublier cela… alors il sera plus dangereux qu'utile. »
Le Premier Gardien sentit un poids sur sa poitrine. Il murmura :
« Je veillerai à ce qu'ils n'oublient pas. »
Sanaël sourit faiblement, mais ses yeux restèrent graves.
« Je sais que tu essaieras, mon enfant. Mais certains fardeaux… même les gardiens ne peuvent pas les porter seuls. »
Les chemins de boue d'autrefois finirent eux aussi par changer. Peu à peu, ils furent tassés, élargis, puis pavés de pierres plates. Des charrettes lourdes se mirent à circuler bruyamment entre ce qui avait autrefois été un simple village et les nouveaux villages périphériques.
Les rivières devinrent autre chose : des routes vivantes, des voies fluviales où glissaient pirogues et radeaux chargés de marchandises, d'animaux et de voyageurs.
Le commerce s'étendit. Puis davantage encore.
Et avec lui, la renommée d'Asnaë.
Car la prospérité dont elle était devenue l'écho résonnait désormais bien au-delà des forêts, bien au-delà des rivières, bien au-delà du monde que nous avions autrefois cru être le seul à exister.
Puis vint un changement plus discret, presque invisible au début.
Le bois.
Autrefois, il suffisait de marcher quelques instants dans la forêt pour trouver des branches mortes ou des troncs tombés. Puis il fallut marcher quelques heures. Puis davantage encore.
Les forêts proches du village avaient disparu depuis longtemps, laissant derrière elles des cicatrices de terre nue et de souches tranchées. Alors le bois commença lui aussi à changer.
Il devint précieux. Rare. Presque sacré.
Plus difficile à obtenir, plus long et plus dangereux à transporter. Et donc, plus recherché. Certains commencèrent à couper davantage parce qu'ils en avaient besoin pour se chauffer ou réparer leur toit. D'autres parce qu'ils pouvaient l'échanger contre de la nourriture ou des outils. D'autres encore, plus calculateurs, comprirent qu'un arbre debout valait désormais moins qu'un arbre coupé et vendu.
Alors les arbres proches des routes disparurent les premiers. Puis ceux proches des villages. Puis ceux qui bordaient les rivières, faciles d'accès.
Car plus une forêt était accessible, plus elle semblait destinée à disparaître.
Le bois ne servait pas seulement à construire. Il chauffait les foyers durant les nuits fraîches, cuisait les aliments, permettait de sécher les récoltes pour les conserver, de durcir les pointes de flèches et de façonner les outils du quotidien.
Alors chaque nouvelle habitation, chaque nouvelle famille, chaque nouvelle naissance ajoutait silencieusement son poids de besoins. Et Asnaë grandissait toujours, plus vorace et pleine de vie. Les arbres continuaient donc de tomber.
Car chaque bouche supplémentaire avait un coût, invisible mais implacable.
Au début, personne ne le remarqua réellement. On continuait à partir le matin avec la hache sur l'épaule, confiant. Mais peu à peu, les signes apparurent. Certains commencèrent à revenir avec moins de bois qu'avant, les épaules voûtées et le regard las. D'autres durent partir plus longtemps, parfois plusieurs jours, s'enfonçant toujours plus loin. Les retours se faisaient plus rares, plus épuisés.
Puis vinrent les premières plaintes.
Lorsque certaines familles revenaient chargées de bonnes bûches bien sèches, tandis que d'autres rentraient les mains vides ou avec seulement quelques branches maigres, le mécontentement trouvait toujours un chemin. Des murmures s'élevaient autour des feux. Des regards jaloux se croisaient. Des disputes éclataient pour un tas de bois mal partagé.
La prospérité, autrefois unie, commençait à se fissurer.
Ce fut pourtant un événement bien plus simple qui força finalement Sanaël à regarder réellement la cité qu'elle avait contribué à faire naître.
Le Premier Gardien était mort.
Les années avaient fini par l'emporter, comme elles emportaient tous les hommes, même ceux qui avaient été des enfants perdus dans la boue. Il s'était éteint paisiblement pendant la nuit, entouré des siens, la main encore marquée par l'ancienne cicatrice.
Lorsque l'on vint prévenir Sanaël, elle resta un long moment silencieuse. Puis elle entreprit de marcher vers lui. Autrefois, le trajet prenait quelques instants. Désormais, elle traversa des quartiers entiers, des marchés bruyants, des ponts et des routes pavées. À chaque pas, son cœur se serrait davantage.
Lorsqu'elle atteignit enfin la maison du défunt, elle s'agenouilla près de sa dépouille. Il paraissait apaisé, presque souriant, la main encore marquée par l'ancienne cicatrice. Sanaël posa sa main lumineuse sur cette cicatrice. Des souvenirs affluèrent : le petit orphelin tremblant, l'enfant qu'elle avait pris sous son aile, le jeune homme qu'elle avait guidé comme un fils.
« Tu as bien grandi, mon petit écouteur… » murmura-t-elle d'une voix brisée.
Pour la première fois depuis très longtemps, une larme — une vraie larme de lumière pure — coula sur sa joue et tomba sur la terre, y laissant une petite fleur blanche qui s'ouvrit instantanément.
C'est à cet instant, en regardant derrière elle la cité immense et vibrante, qu'elle comprit vraiment. Là où se dressait autrefois une forêt vivante ne restaient plus que des toits serrés, des champs rectilignes et des fumées qui masquaient le ciel. La nature qu'elle avait tant cherché à protéger avait presque entièrement disparu.
Elle leur avait appris. Les avait guidés. Leur avait transmis tout ce qu'elle connaissait avec amour.
Mais ce savoir avait fini par détruire ce qu'elle chérissait le plus.
Elle n'avait pas seulement perdu un fils adoptif. Elle avait perdu la raison même de sa présence ici. Une profonde lassitude traversa son être. Ses ailes, habituellement si vives, semblèrent s'assombrir légèrement.
Elle comprit que sa présence n'était peut-être plus nécessaire. Pire encore, qu'elle était peut-être devenue inutile… ou même nuisible.