Chapitre I
La Venue de Sanaël
Autrefois, avant les cités, avant les temples, avant les grandes routes de pierre, nous n'étions qu'une petite tribu vivant sous les arbres. À cette époque, nous ne nous appelions pas encore Asnëins. Nous n'avions ni Premier Gardien, ni symboles sacrés, ni histoires à transmettre autour du feu. Nous étions simplement un peuple parmi tant d'autres, perdu au cœur d'une forêt si vaste et si dense que les anciens juraient qu'aucun homme ne pourrait jamais en atteindre la fin.
Nos habitations de bois et de feuilles reposaient entre les racines massives des arbres géants, dont les cimes semblaient caresser les nuages. La pluie chantait presque chaque nuit sur nos toits, une berceuse familière. Les rivières claires rythmaient nos journées. Elles nous offraient poissons argentés, eau pure et chemins faciles. La forêt, généreuse, nous donnait du gibier discret, des fruits sucrés, des racines nourrissantes et du bois solide pour nos feux. Nous vivions en son sein comme des enfants insouciants, persuadés qu'elle nous nourrirait et nous protégerait pour toujours.
Puis le ciel changea.
D'abord vinrent les jours sans pluie. Le soleil devint cruel et brûlant. Les rivières rétrécirent, les fruits se firent rares, le gibier déserta. Seuls les anciens restaient longtemps assis, scrutant le ciel avec une inquiétude grandissante, cherchant en vain un signe dans les nuages absents. Puis vint l'eau. Pas la pluie familière et chantante, non. Des pluies comme personne n'en avait jamais connues. Jour après jour. Nuit après nuit. Une fureur incessante. La terre se transforma en boue épaisse et collante qui aspirait les pieds. Les sentiers disparurent, noyés. Les rivières, autrefois amicales, quittèrent leurs lits et devinrent des monstres rugissants.
Puis la forêt elle-même commença à tomber.
Les immenses arbres qui avaient abrité nos ancêtres pendant des générations se mirent à trembler. Leurs racines, gorgées d'eau, perdaient prise dans le sol détrempé. Chaque craquement lointain faisait taire tout le village. Les cœurs s'arrêtaient. Les mères serraient leurs enfants plus fort. Car lorsqu'un géant tombait, personne ne savait où il s'abattrait.
La tempête rugissait comme une bête blessée... Le vent s'engouffrait entre les troncs, arrachait les feuilles par poignées, faisait plier les géants jusqu'à ce que leurs racines craquent comme des os.
Un enfant dormait blotti contre sa mère, le visage enfoui dans la fourrure tiède qui sentait la fumée et la terre humide. Son père avait posé une main large sur son épaule, comme pour le protéger même dans son sommeil.
Puis vint le craquement.
Un bruit si profond qu'il sembla naître du cœur même de la forêt. La terre trembla. Le toit de bois gémit.
L'enfant ouvrit les yeux au moment où le monde basculait.
« Maman ? »
Le géant s'abattit dans un fracas assourdissant. Des branches explosèrent comme des os brisés. La boue jaillit, épaisse, froide, suffocante. Elle s'engouffra dans sa bouche, dans ses narines, collant ses cils. Il tendit les bras, cherchant la chaleur de ses parents.
Rien.
Seulement le poids écrasant du bois, la terre qui l'ensevelissait vivant.
Il creusa. Avec ses mains d'abord, puis avec ses ongles qui se fendaient. La douleur était lointaine, presque irréelle. Il appelait, la voix brisée :
« Papa ! Maman ! »
Seul le rugissement de la pluie lui répondit. Ses doigts rencontrèrent quelque chose de mou sous la boue. Une main. Il tira de toutes ses forces, mais elle ne bougea pas. Elle était déjà froide.
Un sanglot rauque lui déchira la gorge. Il continua pourtant, griffant, repoussant les branches qui lui lacéraient les paumes, jusqu'à ce que ses mains ne soient plus que de la chair à vif.
Parce que les enfants ne savent pas encore que certaines choses sont impossibles.
Lorsqu'il parvint enfin à sortir la tête, le village n'était plus qu'un champ de ruines hurlantes. Et il était seul.
Autour de lui, le monde continuait pourtant de mourir.
Le vent hurlait comme mille bêtes enragées, arrachant les dernières feuilles et faisant plier les géants de la forêt. La pluie tombait avec une violence telle qu'elle piquait la peau comme des milliers d'aiguilles glacées. Il devenait presque impossible d'ouvrir les yeux. Au loin, d'autres arbres craquaient et s'effondraient dans un fracas assourdissant, tandis que les cris désespérés des survivants se perdaient dans la tempête.
Couvert de boue et de sang, l'enfant tremblait, à genoux dans les décombres. Il n'avait plus de larmes. Seulement ce vide immense qui lui dévorait la poitrine.
Puis quelque chose changea.
Là-haut, au milieu des nuages noirs et tourbillonnants, une lumière apparut.
D'abord faible, comme une braise perdue dans la nuit. Puis de plus en plus intense. Comme si une étoile avait décidé de défier la tempête elle-même.
L'enfant leva lentement la tête, la pluie ruisselant sur son visage. Autour de lui, d'autres survivants commencèrent à lever les yeux, incrédules.
La lumière descendait.
Toujours plus bas. Toujours plus proche.
Elle perça finalement les nuages sombres dans un rayon aveuglant. Une silhouette apparut.
Une femme.
Ses ailes n'étaient ni faites de plumes ni de chair. Elles étaient de pure lumière, changeantes, scintillantes, comme si le ciel lui-même avait pris forme. Autour d'elle, la pluie se brisait avant même de l'atteindre, formant une couronne de gouttes suspendues qui brillaient comme des diamants. Le vent semblait contourner son corps, impuissant.
Personne ne comprenait. Personne n'osait bouger.
La silhouette posa un pied nu sur la terre détrempée. À cet instant précis, un silence étrange enveloppa tout.
Puis elle leva lentement la main vers le ciel déchaîné.
Et ferma le poing.
Le vent mourut d'un coup, comme étranglé. Les pluies cessèrent instantanément. Le tonnerre s'étouffa dans un dernier grondement lointain. Même les arbres cessèrent de craquer.
Pour la première fois depuis ce qui semblait être une éternité, le monde devint silencieux.
Un silence sacré, presque irréel, seulement troublé par le bruit des gouttes tombant encore des feuilles et les respirations tremblantes des survivants.
L'enfant avançait, couvert de boue et de sang, ses petits pieds s'enfonçant dans la terre détrempée. Les adultes reculaient. Certains tombaient à genoux. D'autres serraient leurs enfants contre eux comme si cette lumière venue du ciel pouvait être plus dangereuse que la tempête elle-même.
Lui, il marcha droit vers elle.
Elle se tenait immobile. Son visage était à la fois jeune et infiniment ancien.
L'enfant s'arrêta à deux pas. Il leva ses yeux rougis, gonflés de larmes et de boue.
« Aidez-les… »
Sa voix n'était qu'un murmure éraillé.
Elle ne répondit pas tout de suite. Son regard glissa sur les décombres, sur les corps coincés sous les troncs, sur les survivants qui pleuraient en silence.
L'enfant baissa la tête, les poings serrés si fort que ses ongles entaillaient ses paumes.
« Mes parents… ils sont encore là-dessous. »
Alors elle s'agenouilla lentement, ses ailes se repliant doucement autour d'elle comme un manteau de lumière. Elle était à sa hauteur maintenant. Son odeur était étrange : celle de la sève fraîche après l'orage, de la terre après la pluie, et quelque chose d'autre, de très lointain, comme les étoiles.
Elle posa une main lumineuse près de la sienne, sans le toucher.
« Ce qui retourne à la Terre ne peut revenir, » murmura-t-elle d'une voix paisible, presque chantante.
Les larmes de l'enfant coulèrent de plus belle, traçant des sillons clairs sur ses joues sales.
Elle leva alors sa main. Une lueur chaude en émana.
« Mais rien n'oblige le vivant à suivre le même chemin. »
Pour la première fois, elle sourit. Un sourire triste, infiniment tendre, qui contenait à la fois de la compassion et une ancienne douleur.
L'enfant sentit quelque chose se fissurer en lui, pas seulement la peine, mais aussi une petite graine d'espoir, fragile et brûlante.
Elle se releva lentement.
Autour d'elle, les survivants continuaient d'observer sans comprendre. Certains pleuraient en silence, d'autres restaient figés, comme vidés de toute force. Beaucoup portaient des blessures ouvertes, des membres écrasés ou des regards hantés par ce qu'ils venaient de perdre.
Le village n'était plus qu'un champ de boue et de bois brisé. Autour d'eux, les géants de la forêt gisaient à terre. Une odeur lourde de terre mouillée, de sève et de sang flottait dans l'air.
Puis elle s'avança.
Elle s'arrêta près d'un homme dont la jambe était écrasée sous une lourde branche. Sans un mot, elle tendit simplement la main vers le sol. Les racines proches commencèrent à remuer lentement, comme réveillées d'un long sommeil. Une branche tomba avec un bruit mat. Une autre se courba avec grâce. Le bois vivant se tordit et s'entrelaca, formant un support solide et doux qui enveloppa la jambe blessée comme une attelle naturelle.
Plus loin, elle ramassa quelques feuilles larges et charnues, les froissa entre ses doigts lumineux, libérant une odeur âcre et fraîche. Elle les tendit à une femme blessée au bras.
« Mâche. Lentement. »
Elle continua son chemin parmi les survivants.
Partout où elle passait, la nature semblait répondre à son appel silencieux. Des fibres végétales solides s'entrelacèrent d'elles-mêmes pour devenir des liens. Des branches souples se transformèrent en béquilles adaptées à chaque taille. Des plantes aux vertus cachées devinrent des remèdes improvisés.
Les habitants observaient en silence, fascinés et craintifs à la fois.
Puis l'un d'eux, un chasseur au visage marqué par la douleur, osa enfin demander d'une voix rauque :
« Pourquoi ne nous guérissez-vous pas ? »
Elle s'arrêta. Elle regarda autour d'elle : les arbres tombés, les plantes écrasées, la terre détrempée qui peinait encore à respirer.
Puis elle répondit calmement, d'une voix sereine mais ferme :
« Parce que je ne possède pas ce pouvoir. »
Elle ramassa alors une simple feuille, large et veinée, et la posa avec délicatesse dans la main du blessé.
« Mais la forêt possède déjà davantage que vous ne l'imaginez. »
Elle tendit lentement la main. Autour d'eux, les racines recommencèrent à bouger avec une grâce presque solennelle. Une branche se courba. Des fibres végétales s'entrelacèrent avec précision.
Et lentement, l'étrangère continua de marcher parmi les survivants, d'un pas calme et silencieux, comme si la terre elle-même s'effaçait sous ses pas.
L'enfant continua de la suivre, ses petits pas hésitants dans la boue.
Jusqu'à ce qu'il ne puisse plus retenir sa question. D'une voix encore rauque d'avoir tant crié, il demanda :
« Pourquoi vous faites tout ça ? »
L'étrangère s'arrêta. Elle regarda lentement autour d'elle : le village réduit à un champ de ruines, les grands arbres couchés comme des titans morts, les survivants hagards, couverts de boue et de blessures.
Puis elle répondit simplement, d'une voix douce qui portait pourtant dans le silence retrouvé :
« Parce que le vivant ne devrait jamais être abandonné. »
L'enfant resta silencieux quelques instants, digérant ces mots. Les larmes qui avaient séché sur ses joues menaçaient de revenir. Il rassembla son courage et posa une autre question :
« Comment vous vous appelez ? »
L'étrangère tourna finalement son regard vers lui. Dans son regard passaient à la fois une immense tristesse et quelque chose de plus ancien que le monde autour d'eux.
« Sanaël. »
L'enfant répéta doucement le nom, comme s'il goûtait un fruit inconnu :
« Sa na ël… »
Ce mot lui semblait étrange, presque sacré sur sa langue. Il hésita un instant, puis demanda dans un murmure :
« Vous êtes quoi ? »
Sanaël regarda un instant la forêt meurtrie autour d'elle. Puis elle répondit calmement, avec une gravité sereine :
« Une gardienne. »
L'enfant fronça les sourcils, cherchant à comprendre.
« Une gardienne de quoi ? »
Sanaël leva les yeux vers le ciel qui s'éclaircissait enfin.
« De ce qui vit. »
Et elle reprit sa marche.
Il tremblait encore, couvert de terre et de sang séché. Sanaël s'arrêta soudain et se tourna vers lui.
Elle s'agenouilla à nouveau, afin d'être à sa hauteur. Ses ailes de lumière se déployèrent légèrement, formant comme un cocon doux et scintillant autour d'eux deux, les protégeant du vent froid.
« Tu es seul maintenant, n'est-ce pas ? » murmura-t-elle.
L'enfant baissa la tête, les lèvres tremblantes. Il hocha simplement la tête, incapable de parler.
Elle observa un instant son visage couvert de boue et de larmes. Une faible chaleur émana de sa main, dissipant peu à peu le froid qui le faisait trembler.
« Alors, pour un temps, je serai ton abri. Viens. Tu n'auras plus à traverser cela seul. »
L'enfant releva les yeux, remplis de larmes contenues.
« Vous… vous allez partir, comme les autres ? »
Sanaël secoua doucement la tête. Le vent sembla s'éloigner, et le froid perdre de sa morsure.
Elle se releva et lui tendit la main. L'enfant hésita un instant, puis glissa sa petite main sale dans la sienne. La lumière enveloppa ses doigts, chaude, rassurante, comme une promesse.
Pour la première fois depuis la chute de l'arbre, il sentit quelque chose se détendre dans sa poitrine. Il n'était plus tout à fait seul.
À partir de ce jour, l'enfant la suivit. On les vit rarement séparés. Il ne la quittait presque jamais, comme si elle était la seule chose encore réelle dans ce cauchemar.
Un soir, alors que le feu finissait lentement de mourir dans un lit de braises rougeoyantes, l'enfant observait Sanaël. Comme souvent. La lumière dansante sculptait son visage. Il prit son courage à deux mains et murmura :
« D'où venez-vous ? »
Sanaël leva doucement les yeux vers le ciel étoilé qui perçait enfin entre les branches. Sa voix était lointaine, presque un murmure du vent.
« De très loin. »
L'enfant suivit son regard, essayant d'imaginer un endroit au-delà des rivières, au-delà même des plus vieux arbres.
« Plus loin que les rivières ? »
Un léger sourire apparut sur le visage de Sanaël, empreint d'une ancienne mélancolie.
« Beaucoup plus loin. »
Le silence s'installa, seulement troublé par le craquement des braises et le souffle léger de la nuit. L'enfant rassembla ses genoux contre sa poitrine.
« Pourquoi êtes-vous venue ici ? »
Cette fois, Sanaël sembla réfléchir longuement.
« J'étais simplement de passage. »
Elle tourna son regard vers les habitations de fortune, vers les survivants recroquevillés autour d'autres feux, vers ce petit garçon qui refusait de la quitter.
« Puis je vous ai vus. »
L'enfant resta silencieux un long moment, les flammes se reflétant dans ses yeux encore gonflés.
Il réfléchit, puis posa la question qui lui brûlait les lèvres :
« Et quand repartirez-vous ? »
Sanaël resta silencieuse plus longtemps cette fois. Elle fixa les flammes qui dansaient, comme si elles lui montraient des avenirs possibles. Sa voix, quand elle répondit, était basse et chargée d'une émotion nouvelle :
« Lorsque vous n'aurez plus besoin de moi. »
L'enfant observa le feu quelques secondes, le cœur serré. Il secoua doucement la tête, la voix tremblante mais déterminée :
« Alors vous resterez longtemps. »
Un silence doux les enveloppa. Pour la première fois depuis la tempête, l'enfant sentit une chaleur qui n'était pas seulement celle du feu.